Caracas, 3 janvier, pénurie, abondance.

En plus de la solitude, il y a la mauvaise bouffe. Pas un légume depuis six jours. Je me dirige vers un quartier riche dans l’espoir, entre autres, de manger un repas convenable. Je trouve mon bonheur. Filets de poisson panés à l’ail, brocolis, carottes, purée, bière, café. Le chef de rang parle français, il a travaillé à Montréal. Aux tables voisines, des bourgeois se font servir d’énormes assiettes de je ne sais quoi. Il y a de tout au menu, je rêve. L’addition, 8 dollars. Les sandwichs dans les snacks se vendent autour de 0,60 dollars.
Dans la précipitation d’hier, j’ai oublié mon pyjama au Tijuana. Retour à pied pour faire passer mon déjeuner de luxe et le goût de l’ail. Je m’aventure à Santa Rosa, dédale de ruelles pouilleuses en pente raide. Des gamins, des gamines, se poursuivent dans les escaliers, escaladent des monticules de gravats avec des hurlement de bonheur. Une petiote de trois ans dans une robe rose à froufrous essaie d’entrer dans la danse. Une masse de gens est agglutinée devant les grilles d’un magasin qui a reçu un arrivage de je ne sais quoi. De la bière, de la salsa, des gosses qui s’amusent, j’entre pour la première fois dans un quartier animé. Une dame me remet dans le droit chemin, redescendez sur l’avenue, ici, c’est très dangereux.
J’ai observé à distance les queues devant les supermarchés populaires, c’est-à-dire à prix accessibles. Les portes du magasin occupent l’angle d’une rue, deux files se forment à angle droit, 80 ou 100 personnes de chaque côté. Aucune obstruction du trottoir, aucune bousculade. Chez les riches, on ne fait pas la queue. Hier, dans un centre commercial luxueux, j’ai acheté sans encombre une bouteille de vin (j’ai vidé celle de Chucho), et, grande première, je l’ai payée en carte bleue.
Combien y a-t-il de villes dans la ville ?
Pour changer de l’argent, essayez Banco d’Italia. J’essaie. C’est très simple, le guichet ne délivre pas d’espèces, denrée trop rare, mais si je dispose d’un compte bancaire au Venezuela et d’un passeport de la même couleur, je peux déposer des devises et les bolivars correspondants seront à disposition sur mon compte d’ici environ quinze jours. La vie est dure pour les riches. A côté de moi, une dame compatissante me dit qu’en dépit de tout, elle n’émigrera jamais, elle aime son pays, elle le défendra, c’est aux Vénézuéliens de décider. Son de cloche opposé dans la file d’attente d’une pharmacie du quartier des banques qui ne servent à rien. Mes deux filles vivent à l’étranger. Ici, elles gagnaient une misère. Nous avions un si beau pays, ils ont tout saccagé.
Pause à la terrasse d’un bar miteux où je suis déjà passée. Toujours vide. Le patron me reconnaît. Il n’a pas d’eau minérale, il me sert un verre d’eau glacée. Je lui propose une menue transaction, changer un dollar contre une poignée de bolivars car malgré tout ces espèces qu’on ne peut se procurer à la banque sont encore indispensables 1. Pour payer le bus, 2. Pour acheter chez les marchands trop pauvres pour s’offrir le lecteur de cartes ou peu soucieux de régulariser leur commerce. Lui : ça vaut combien un dollar ? Je ne comprends pas un mot sur dix de ce qu’il bougonne. Moi : c’était plus de 50.000 la semaine dernière. Lui : j’ai absolument rien en caisse. Un peu plus tard, sa femme sort du logement – du taudis ? du gourbi ? – au fond du bar. Elle hésite, c’est combien, revient avec 50 000 bolivars. Le dollar est magique, sa valeur augmente toutes les semaines, les prix aussi.
Il n’y a plus de canettes, les bouteilles de bière sont consignées. Les sacs en plastique ont quasiment disparu, c’est à cause de la crise, dit-on. Par la force des choses, le pays est devenu vertueux et sobre, même le rhum est devenu cher.
J’achète à un petit marchand de tabac dont l’échoppe roulante occupe un coin de trottoir trois puros (cigares dans le genre havane). Je demande un emballage. Il n’y en a pas. Par gentillesse, un ami qui se tient à côté de lui déchire une page de cahier.
Dans les magasins, on paie d’abord, on se fait servir ensuite. A ce jeu, je suis toujours perdante puisque je ne sais pas nommer ce que j’ai vu derrière la vitrine et que les employés n’en ont vraiment rien à fiche. Les vendeurs ne sont pas commerçants. Je mange ce qui se présente, sandwich jambon fromage, chausson au fromage, pizza jambon, qu’est-ce que ça change ? Souvent, je renonce.
