Anne BRUNSWIC

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Barinas, 4 février, chez Ana Maria et Leonardo.

Départ de bonne heure pour Barinas, ville réputée pour sa chaleur étouffante. J’attends une heure au terminal de Valencia, pas très rassurée. Des escrocs demandent 100 dollars. Le prix « normal » en taxi por puesto est de 12 dollars (soit dix fois le prix de l’autocar). Départ à 8h30. Dans la voiture, deux jeunes passagères. Route très plate, des ralentisseurs dans chaque village, nombreux contrôles policiers. A mesure qu’on s’approche de la frontière colombienne, l’insécurité augmente. Selon le chauffeur, elle est le fait de trois forces armées, les narcos colombiens dont beaucoup se sont recyclés dans le trafic d’essence, le peuple indigène également réparti de part des deux côtés de la frontière, des militaires et paramilitaires vénézuéliens. On est en Amérique centrale, quarante ans de guerre en Colombie, une centaine si l’on y ajoute le Salvador, le Nicaragua, Panama. Le chauffeur ne soutient pas l’opposition, il constate un état de guerre chronique. Sans doute paie-t-il lui aussi sa dîme ?
Arrivée à Barinas à 14h. Ana Maria Oviedo m’attend avec son oncle. Elle fait une halte à la banque, revient au bout d’une demi-heure, la queue était longue et les employés incompétents - rapport de cause à conséquence. Dans la voiture climatisée, l’oncle cause de son métier, sa passion. C’est un monsieur dans la cinquantaine, métis au teint foncé, tellement menu et fluet que je l’imagine d’abord sous-alimenté. Il est chercheur en agronomie et, à la différence de ses collègues, engagé sur le terrain avec les villageois. Après la désertification des campagnes dans les années 1950, le développement de la monoculture agro-chimique, maïs et canne à sucre, une réforme agraire inaboutie, le délaissement des grandes propriétés, tout est à faire et à refaire, m’explique le tonton. A la campagne, il y a peu de routes donc peu de commerce. Malgré les progrès de l’alphabétisation, malgré les postes de santé villageois tenus par les médecins cubains, malgré quelques ordinateurs offerts par le gouvernement, malgré les téléphones portables qui malheureusement ne captent pas le réseau, la campagne stagne. Les paysans en quasi-autarcie se nourrissent pourtant mieux que leurs cousins citadins. L’oncle d’Ana Maria est un homme bien, chaviste bien sûr, et critique, bien sûr. Le dernier dans la famille à posséder une voiture qui roule, toutes les autres sont à l’arrêt faute de pièces détachées. En dollars, on en trouve. Les importateurs clandestins multiplient leur mise par cinq ou dix. Pour eux, la « crise » est une aubaine, dit-il. Tout le monde le dit.