Caracas, 10 janvier, arepas à tous les repas.

J’occupe la chambre d’Ernesto, un babyfoot, une grande photo d’un avion de chasse au-dessus du lit, une autre d’un champion de base-ball, un trophée sportif doré, des consoles de jeux vidéo, une armoire pleine de baskets et de tenues de sport. La classe moyenne mondiale. A la différence du reste de l’appartement, la pièce est très lumineuse. Le balcon donne sur une avenue assez bruyante parallèle à une autoroute bruyante surmontée par une autoroute très bruyante. Je m’en accommode mieux que je ne pensais.
L’adolescent me fait la bise plusieurs fois par jour, même pas contrarié que je lui aie pris sa chambre, son trousseau de clés. Il est relégué dans une chambrette obscure, capharnaüm habituellement réservé au repassage. Beau gosse, une tête de plus que papa. Il passe trois quarts d’heure dans la salle-de-bains.
Ernesto est le seul à avoir des obligations. Lever à 6h, cours de 7h à 13h30. Maman lui prépare son petit-déjeuner, le dépose en voiture devant son lycée à 5 minutes de la maison. Il rentre déjeuner et disparaît jusqu’au dîner. C’est l’année du bac, la grande question est comment on va fêter ça.
Les révolutionnaires se sont embourgeoisés – naguère de bons salaires, quantité d’avantages en nature – mais avec l’hyperinflation, l’argent a fondu. On mange matin et soir des arepas (petites galettes à la farine de maïs) qu’on fend en deux tartines. On râpe par-dessus un peu de fromage blanc dur, sec, salé. Iziel : le Nutella est hors de prix, les gens gardent les anciens pots vides en souvenir. » Il y a toujours sur la table des verres de jus de papaye ou de mangue, des petites bananes à volonté. Mais on se casse la tête pour trouver des protéines –proteinas, proteinas – les œufs, le poulet, c’est cher, les sardines, un peu moins, restent les légumes secs, lentilles et surtout haricots rouges. Malgré ses talents de cuisinière – elle a suivi des cours, possède un rayon de livres alléchants – le menu est monotone, le dîner très frugal. Ernesto, le matin, a droit à une grande tasse de café au lait sucré. Il mange avec appétit ce qu’il y a dans l’assiette sans ronchonner. Amilcar et Ernesto débarrassent et font la vaisselle. On s’en tire bien, dit Amilcar. Il a perdu sept kilos, il s’en félicite. J’ai renoncé à toutes les gourmandises que je m’offrais dans la rue sans réfléchir, les glaces, les sodas, on a d’autres priorités. Amilcar est encore grassouillet. Iziel, une beauté cuivrée, peau soyeuse, décolleté généreux, fait de l’exercice tous les matins, elle voudrait perdre encore cinq kilos. La famille économise sur tout, se contente du strict minimum mais le minimum n’est pas le même pour tous.
Je me mets immédiatement en chasse d’aliments pour améliorer l’ordinaire. L’huile d’olive est à 12 dollars le demi-litre, la confiture à 3 dollars. Je snobe le vin médiocre à 5 dollars, opte pour la bière. Le salaire minimum vient d’être réévalué à 2 dollars. Mais comment vit-on avec ça ? Mystère.
La plomberie reste le maillon faible, fuite sous l’évier, robinet de lavabo mourant, pas d’eau chaude et machine à laver hors service.
