Anne BRUNSWIC

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Caracas, 12 janvier, la madre.

La famille d’Amilcar se réunit au complet autour de la madre. Comme chaque dimanche. Les trois frères, les trois sœurs et quelques juniors. Une maison dans le bidonville de Catia. Je n’espérais pas être accueillie si vite dans un quartier où l’on ne laisse entrer que les gens qu’on connaît. Le logis est obscur, le confort très sommaire. La seule lumière vient du patio enserré entre de hauts murs. La grand-mère, avec les dernières forces qui lui restent – elle se déplace avec un déambulateur – y fait pousser des légumes. Deux tables en plastique mises bout à bout, chaises et tabourets assortis. Au menu du dimanche, un petit steak archi-cuit, une louche de riz nature, des bananes plantains frites, de l’eau. De ce taudis sont sortis six diplômés de l’université. L’aîné, neurologue, aujourd’hui retraité. Le seul qui soit ouvertement anti-chaviste. A l’opposé du spectre politique, une journaliste attachée à la présidence, experte en langue de bois. L’autre frère aîné d’Amilcar, maigre, tout en muscles semble sorti d’un autre moule. Il ne tient pas en place, tout bouge quand il parle, les traits de son visage creusé de sillons désordonnés, les bras tatoués, le torse étroit, les jambes longues. Je l’imagine comédien, clown. Diplômé en diététique infantile, il dirige les cantines scolaires d’un large secteur de Caracas. Il cause de l’acheminement de la nourriture, des petits chapardages des employés et des vols massifs dans les hautes sphères. « Partout où il y a de la bouffe, il y a de la perte en chemin ». Chaviste de toujours mais écœuré par la corruption. Je ne comprends pas grand-chose tant il parle vite, avec passion, tant je suis fascinée par l’expressivité de son corps.
Les policiers sont les plus grands prédateurs du pays, tout le monde le dit, ce doit être vrai. Que fait la police contre la police ?
A Catia, la police n’entre pas. Le barrio est tenu par les narcos. Ils financent l’équipe de foot, distribuent des aides aux familles les plus nécessiteuses. Ils ont la gâchette facile mais ce sont des hommes de parole. Amilcar a grandi ici, il connaît les règles. « Les petits délinquants, on s’en occupe nous-mêmes. Dans notre rue, l’an dernier, un petit cambrioleur genre troisième division s’est fait choper par les voisins. Ils l’on foutu à poil, ils lui ont pété les côtes, ils lui ont écrasé la gueule à coup de godasses. Il en est sorti vivant, il ne peut pas se plaindre. » A qui se plaindrait-il ? L’ordre règne à Catia.
Le médecin retraité aide toute la famille. Il a monté une petite entreprise privée de coaching personnel où il fait travailler Amilcar tous les week-ends, ça rapporte pas mal de dollars. C’est lui qui a financé les études de son petit-frère. Chaviste ou pas, la famille avant tout. Je me demande qui peut se payer un coaching personnel dans ce beau pays, je garde la question pour moi.
Le vieux médecin m’emmène dans une resserre minuscule donnant sur le patio, son ancienne chambre d’étudiant. « J’avais une planche là, sous la fenêtre. » Au feutre noir sur un tableau blanc, il dessine à main levée le plan de Caracas. « La ville a une forme de chienne. » Cette chienne est assez bizarre. Les barrios populaires sont en tête, les quartiers huppés forment la queue, la chienne a deux pattes populaires et deux pattes bourgeoises. Il dessine bien. « J’ai appris en anatomie. »