Caracas, 17-18 janvier, marché solidaire

Vendredi. Guillermina, une militante contre les violences faites aux femmes, annule notre rendez-vous à la dernière minute. Balade. Deux heures d’espagnol. Réponse aux mails en retard.
Sur WhatsApp, Jorge Davila, l’ami de mon ami français, mon protecteur et guide en « surréalisme tropical » me demande tous les deux jours si tout va bien. Je ne me plains pas.
Samedi. Gioconda, autre militante féministe, membre du gouvernement sous Chavez, annule notre rendez-vous à la dernière minute. Même programme qu’hier. Le cadeau pour mes hôtes de Cumaná sera un petit bidon d’huile d’olive, summum du luxe.
Veille de mon départ à Cumaná. Iziel m’emmène au barrio de San Augustin. Ses amies tiennent le marché solidaire hebdomadaire. Relief très pentu, les bicoques définitivement inachevées s’accrochent à la montagne. Une moto grimpe la côte lestée du conducteur et d’un passager portant un gros sac de toile. A bout de souffle. Le marché se tient sur un petit terrain de volley. Nous arrivons vers midi, c’est presque fini, une trentaine de femmes ont rempli leur cabas de légumes. Les poireaux, les bouquets de persil font de belles natures mortes. Les clientes sont en vérité des associées et de bonnes copines. Midi, c’est l’heure où l’on sert le repas communautaire, riz, lentilles, haricots rouges, c’est le temps de la causette. Une des membres de l’association pose pour moi, une bonne blonde peroxydée avec quelques dents en moins. Radieuse. C’est trois fois à quatre fois moins cher qu’au supermarché, dit-elle. Assises à une table, quatre jeunes femmes font les comptes de la matinée, remplissent des tableaux Excel sur le portable. Celles-là, les copines d’Iziel, ne ressemblent pas aux matrones du quartier. Les circuits courts sont apparus pendant les pénuries dramatiques de 2015-2017. Producteurs des champs et consommateurs du barrio ne se sont jamais rencontrés de visu mais ils se connaissent, la plupart des familles du barrio viennent de la campagne. Le problème n°1, dit l’une, c’est la police qui bloque les camions, rançonne ou pille les cargaisons. Puisqu’il existe au moins cinq polices, je demande des précisions. Les avis divergent. Chaque famille a un petit gars sous l’uniforme, ça rend compréhensif, il faut bien qu’ils se nourrissent. On ne dit pas « société civile » parce que c’est le vocabulaire de la droite, on dit « comité de base », « conseil communal ». Les femmes sont toujours à l’avant-garde, dit Iziel. Les autres militantes nuancent, il y a deux hommes dans le comité. Un vieux tire de l’eau d’un grand bidon jaune. Il fait un charmant sourire à l’objectif. On sert le café, on fait passer des assiettes garnies, riz, yucca, haricots rouges en sauce, l’ordinaire du barrio. Au-dessus de San Augustin passe le « métro-câble » qui relie le haut du barrio à Parque central. En bas des tours de béton de vingt à trente étages, sur les pentes, des milliers de bicoques, parpaings rouges et toits ondulés de polystyrène. Le polystyrène, c’est Chavez. Pour l’électricité, l’eau, les évacuations, les habitants bricolent comme ils peuvent. Il y a de la drogue ? Bien sûr. Le métro-câble est à l’arrêt, les jolies cabines rouges dansent à 20 m au-dessus des toits. Vu d’en haut, le bidonville doit être pittoresque. Je ne le verrai pas, les horaires de fonctionnement sont fluctuants comme la situation économique, très tôt le matin, l’après-midi, à la sortie du travail. Beaucoup n’ont plus les moyens de payer les 0,05 € du trajet. La journée de travail commence théoriquement à 7h mais à cause de la pénurie de transports publics, c’est plutôt 8h30. Idem le soir, 15h en théorie, 13 à 14 h en pratique. Iziel m’initie à ces subtilités pendant que nous redescendons vers la voiture. Un arbre somptueux accroche ses racines géantes au relief juste à côté de carcasses de voitures en perdition. Les racines m’émerveillent, les carcasses moins. Moi à Iziel : pourquoi les épaves ne sont pas enlevées ? Il n’y a pas de casse-auto ? Je me casse la tête pour me faire comprendre en espagnol. Iziel : on n’a pas prévu de plan pour ça. Un peu plus loin, devant un garage, une équipe barbouillée d’huile noire opère à cœur ouvert une bagnole des années 1960. C’est de l’acharnement thérapeutique.
