Anne BRUNSWIC

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Caracas, 31 décembre, en métro, à pied, jour, nuit.

En métro jusqu’à Bellas Artes. Le métro est gratuit, les automates ne se sont pas adaptés à l’hyperinflation.
Densité égale à celle de Paris les jours de grève, température très supérieure mais personne n’a le nez dans son téléphone portable – sans doute par crainte des vols – et ça change tout, les gens se regardent, se parlent, cèdent spontanément la place à ceux qui en ont le plus besoin, à moi par exemple. Des vendeurs ambulants fendent la foule en portant à bout de bras des bonbons, de minuscules tortillons fluorescents à 0,10 €, un petit cadeau pour les fêtes messieurs-dames. Pour s’extraire, il faut jouer férocement des coudes. Le bonheur de marcher librement sur le quai est de courte durée, l’escalator est en panne.
Bellas Artes. Le musée des Beaux-Arts est fermé. Près de la station de métro suivante, un grand marché couvert. La salsa s’entend de loin, comme partout. Baskets à perte de vue, tee-shirts imprimés aux couleurs des meilleures équipes de foot du monde, slips coquins, soutien-gorge rose vif, bleu ciel, pailletés d’argent. Au rayon hommes, même exubérance. Camelote chinoise. Aux confins du marché, quelques étals de fruits. Des oranges, du raisin, des bananes et encore des bananes. Je n’ose pas prendre une photo rapprochée de la belle marchande caribéenne au turban jaune, difficile de lui demander l’autorisation tant elle est sollicitée. L’autorisation, j’y tiens, jamais de portraits volés. A la station de bus, la bousculade est féroce, certains ne réussiront pas à fêter le nouvel an en famille.
A l’exception des salons de coiffure et de beauté, tous les magasins de l’avenue de Mexico sont fermés. Je suis tentée par une épilation des jambes, manière comme une autre d’entrer dans l’intimité des femmes. Désolée, on n’a plus de cire. Personne n’a plus de cire.
Trois rues joliment pavées autour de la maison de Simon Bolivar tiennent lieu de « Centro historico ». Les jolis pavés de style « colonial » ont été taillés, polis, posés avec soin par des esclaves, c’est ce qui fait le charme du « style colonial ». Je préfère l’original ibérique. Place Bolivar, l’inévitable statue équestre, des oiseaux perchés dessus. Sur une immense plaque de marbre, une citation du héros de l’indépendance des peuples latinos : « Si la nature nous résiste, nous la contraindrons à obéir ». Phrase prononcée à la suite d’un tremblement de terre qui a détruit toute la ville de Caracas. La citation préférée de Chavez, me dit un vieux monsieur sur un banc.
L’édifice de la mairie est un gros pâté colonial, néocolonial, dé-colonial peu appétissant. Derrière une barrière d’hommes et de femmes en uniformes divers, j’entr’aperçois un vaste patio fleuri, des fleurs sous protection policière. Les palmiers se défendent tout seuls, certains crèvent le bitume.
A la nuit tombée, le quartier est bouclé, il faut passer un portique, subir une fouille pour s’approcher du concert de nouvel an offert par les autorités. Il n’a pas attiré les foules. Des décibels à faire trembler la cage thoracique. De vieux couples dansent, leurs corps s’épousent sans chichis. Ici et là, on sirote en douce des bouteilles de rhum. La foule a toutes les couleurs du métissage, indiens noir, blanc, surtout indien. Au coin des rues, ça sent de plus en plus la pisse.