Anne BRUNSWIC

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Caracas, 4 janvier, mi amor.

Sur Internet, j’ai déniché une chambre chez l’habitant à l’ouest de la ville, dix dollars la nuit plus un dollar pour la connexion wifi. L’immeuble de trois étages est en face de la station-service, sur l’avenue principale qui traverse le quartier. Il a une allure classa media : un double portail métallique sur l’avenue, un jardinet, une entrée avec interphone, deux parkings, un ascenseur, un escalier imitation marbre. L’appartement est vaste, le propriétaire, Hugo Rafael, est avenant. Il loue deux à trois chambres, selon arrivage. Vu de près, c’est misère et crasse.
L’ascenseur ne fonctionne plus depuis longtemps, l’interphone non plus, les ampoules dans l’escalier ont disparu, le reste à l’avenant.
Le problème de la crasse est-il soluble dans le détergent ? Le détergent, les éponges, les serpillères coûtent trop cher. Si seulement il y avait de l’eau au robinet. En pleine nuit, un vacarme de pluie tropicale dévalant dans une gouttière me réveille. L’eau arrive à l’improviste, deux fois par 24 heures. Hugo tient toujours prêts deux bacs de cents litres. L’eau potable, il l’achète en bidons de plastique de 20 litres. On a de la chance, dit-il, la station d’épuration n’est pas loin, on n’a pas de coupures d’électricité, il y a des villes qui n’ont plus l’électricité depuis trois mois. Hugo se plaint de l’augmentation continuelle des prix. Il me réclame quelques dollars supplémentaires pour l’internet dont le prix a grimpé cette semaine. C’est très exagéré vu la nullité de la connexion mais à quoi bon chipoter. Je rapporte du magasin avec un minuscule paquet de lessive en poudre. Il m’en demande un peu pour laver l’unique torchon.
Inventaire rapide du placard de cuisine : 3 grandes assiettes, 4 petites, 3 couteaux… 4 verres dépareillés. Casseroles et poêles hors d’âge, peu engageantes. Après m’être essuyé les mains avec le torchon graisseux, je les lave au savon.
Le luminaire de la chambre est dépourvu d’ampoule mais par chance, j’en ai une. Hugo demande : combien tu l’as payée ? Recommandation à l’usage de l’improbable touriste qui me succèdera : ici, on apporte son ampoule, son éponge, son torchon, on lave chaque ustensile avant et après usage.
Hugo a de bons côtés : il a pris une paire de pinces et cassé adroitement les bouts de plastique qui empêchaient l’adaptateur d’adapter. Grand soulagement. Les pieds nickelés de l’hôtel Tijuana à qui j’avais demandé ce service n’avaient pas la plus petite pince à leur disposition.
Au Tijuana, les lampes de chevet étaient bien collées aux meubles mais les ampoules avaient disparu. Cher touriste improbable, dans six mois, mes conseils ne vaudront plus rien, il faudra peut-être que tu apportes ta propre lampe et tes piles solaires.
La seule règle qui vaille : vivre comme tout le monde. Ce n’est pas facile tous les jours ; pas de téléphone, pas d’Internet, pas de carte de crédit, pas d’eau au robinet, encore moins dans la chasse d’eau… Je ne suis pas venue pour constater ce qu’il n’y a pas. Choses qui réjouissent les yeux : un slogan au pochoir proclame que les vélos, c’est aussi pour les femmes, un jeune couple s’étreint dans le métro, un adolescent bécote sa mère sur le quai du métro. Choses qui réjouissent l’âme. Je demande mon chemin, c’est de l’autre côté, mi amor. Vous servez le vin au verre ? C’est impossible, mi amor. Vous pouvez rendre la monnaie sur 10 dollars ? Il faut avoir le compte exact, mi amor. Vingt fois par jour, mi amor. C’est doux. Les couleurs de peau sont si complètement mélangées que je me prends à rêver d’une humanité débarrassée du racisme. La vie est belle.
Pendant que je fais les courses en fin d’après-midi à Petare, le quartier mal famé qui jouxte El Llanito, mon porte-monnaie s’envole.
Je reviens sur mes pas dans le dernier magasin où j’ai sorti mon porte-monnaie. La vendeuse reste le nez dans son téléphone. J’insiste : vous pourriez demander à la caissière ? Elle me contemple comme une égarée qui descendrait de la lune. Elle a raison, je descends de la lune.
J’aurai gardé mon porte-monnaie six jours entiers, score honorable. Mes dix dollars envolés feront peut-être ce soir le bonheur d’une famille du bidonville ou bien celui d’un petit voyou qui l’investira dans un téléphone portable qu’il revendra trente dollars et, si Dieu lui accorde sa faveur, il deviendra Rockefeller. Je regrette la pochette en mousse de polyester décorée du portrait de Frida Kalho, un souvenir de Buenos Aires. Tu me manques Frida.
Hugo demande : on t’a agressée ? Je n’ai rien vu, rien senti. C’est entièrement de ma faute, je me suis emmêlée à la caisse de la boulangerie avec les billets de 5 000, 10 000, 20 000 bolivars, etc. La baguette de pain est à 25 000 bolivars.