Caracas, 5 janvier, Hugo, mon logeur.

Mon logeur Hugo est un drôle d’oiseau. Il se dit bouddhiste mais mange de la viande et ne médite que sur la hausse des prix. Il se dit aussi rosicrucien, cartomancien, chiromancien, auteur de romans ésotériques sur Internet. Il dit qu’il a été ingénieur civil et qu’il a construit une série d’immeubles dans cette rue dont celui où nous nous trouvons. Il a aussi été policier dans la garde présidentielle du temps de Chavez, chef cuisinier à Düsseldorf. Il a eu de quatre épouses 5 enfants et sans doute quelques autres mais ne conserve le contact qu’avec une fille en Espagne qui, par charité, lui envoie 100 euros par mois. « On ne fait pas des enfants pour soi, on les donne à la vie. » Il dit qu’il a vécu quatre ans dans un kibboutz communiste par amour pour une juive hollandaise. Il dit que le Mossad a voulu faire de lui un agent parce qu’il a le teint basané. Il dit qu’un jour qu’il était à Jéricho, il a voulu se pendre, que des Palestiniens l’en ont empêché, qu’il a passé quelques semaines chez ces personnes charitables puis qu’ils lui ont offert de se suicider avec une ceinture d’explosifs. Ils s’engageaient à envoyer 2 500 dollars à sa famille, Hugo voulait des garanties. Il a demandé une avance, les commanditaires ont refusé, il a renoncé au suicide. Un torrent de paroles.
Comme avec l’olibrius rencontré le 1er janvier, il est illusoire de démêler le vrai, du pas tout à fait vrai et de l’archi-faux, catégories inopérantes. Hugo me trouve une ressemblance frappante avec Golda Meïr, mieux vaut le prendre comme un compliment. Lui aussi est obsédé par les juifs mais il est philosémite, il trouve donc intolérable que je soutienne les droits des Palestiniens. De même que l’antisémite d’avant-hier, il a réponse à tout : c’est parce que tu es ashkénaze, les ashkénazes ne sont pas de vrais juifs mais des khazars, des convertis. A ce compte-là, tous ceux qui ne peuvent pas présenter un ancêtre gaulois devraient être renvoyés dans les limbes. Je ne loue pas une chambre chez lui pour le convaincre du bienfondé de mes fondamentaux. Pourvu qu’il me laisse en paix. Cela dépasse ses forces. Pour se tenir informé, il n’a d’autre boussole qu’Internet, il fréquente assidûment des réseaux sionistes farfelus et me bombarde de messages afin de m’ouvrir les yeux. Pas méchant, lassant.
Constats empiriques : lorsque je lui donne de l’argent pour faire le marché, il cuisine un dîner délicieux présenté avec raffinement, si j’apporte de la bière ou du vin à dîner, aucune religion ne lui interdit de vider la bouteille. Je constate qu’en hébreu, il est capable d’articuler quelques mots comme kessef, l’argent, le fric. Son niveau d’anglais ne dépasse pas le rez-de-chaussée ce qui complique les échanges avec son autre locataire, une Vietnamienne qui a entrepris un tour de l’Amérique latine pour guérir un chagrin d’amour. La Vietnamienne neurasthénique qui tousse et crachote en se tenant le front ne quitte guère la chambre. A travers la porte, j’entends un soir la jeune femme crier I want to kill you. La réplique d’Hugo est inaudible. Le lendemain matin, elle m’explique qu’il est une personne très bonne mais un vilain macho, qu’il se promène tout nu dans l’appartement, exprès. Hugo, qui s’entretient avec un appareil de musculation, a de bonnes raisons d’être fier de sa tournure à 70 ans mais ce n’est pas une raison pour enquiquiner sa locataire et la harceler de frôlements importuns. Je réconforte et compatis tout en me demandant pourquoi elle ne se cherche pas une logeuse octogénaire moustachue qui lui ficherait la paix.
Qu’importe le vrai, il suffit d’entrer dans le roman. La plupart du temps, j’accorde à Hugo une écoute flottante. Ce matin, il soutient qu’il y a beaucoup de vérité dans le Protocole des Sages de Sion, que les juifs ont indubitablement réussi à prendre le contrôle du monde. Ça me gâche le petit-déjeuner mais c’est aujourd’hui que je déménage.
L’ami Pierre Bergounioux, en visite à Cuba, a versé des larmes attendries au spectacle de voitures américaines bringuebalantes, les modèles qui, en miniature, avaient naguère enchanté le petit garçon. Sur les avenues de Caracas, on voit quantité de cercueils roulants Chevrolet ou Dodge. On en voit davantage à l’état d’épaves, la carcasse sans pneus posée sur un tas de planches. Ça m’afflige. On voit aussi quantité de 4x4 rutilants, hauts sur pattes, équipés de pare-chocs à toute épreuve, les armures des riches. Ça me fait monter la moutarde au nez.
Petare est officiellement le plus grand bidonville de Caracas, par conséquent du Venezuela. Il est séparé de mon quartier « classe moyenne » par un petit cours d’eau marron canalisé par des rives de béton. De part et d’autre, des monticules de détritus. Petare était un village dont il reste quelques rues « typiques », une église de style colonial, des pavés noirs polis à la main. Des milliers de paysans déracinés se sont emparés des collines, le camp de réfugiés a fait souche, un provisoire à durée illimitée. A des horaires variables, un petit train aérien, dernier cri de la technologie chinoise, survole cette misère. Pas réussi à le prendre. J’aimerais au moins marcher jusqu’à la petite église que je vois de ma fenêtre. Hugo trouve ça insensé. J’insiste. Il accepterait à la rigueur de m’accompagner sur 150 mètre dans ce coupe-gorge à condition que je ne porte rien sur moi qui puisse tenter un voyou, ni argent, ni téléphone. Et puis décidément rien ne va. Tu as vu tes sandales étrangères ! ta manière de te tenir la tête haute ! tes cheveux ! Il me montre des vieilles marchant à petits pas, voûtées, lestées de paquets, il me prête une casquette de base-ball, le résultat est grotesque. Je me contente de prendre des photos à bonne distance à travers les barreaux de ma chambre. Au soleil couchant, cet assemblage de cubes semés de taches colorées est ce que j’ai vu de plus beau jusqu’ici. Définitivement inaccessible. Les narcos colombiens et les forces armées spéciales se disputent le terrain. Les gros calibres arbitrent le match.
Caracas, lit-on ici et là, est la ville du monde où l’on recense le plus d’homicides. C’est exagéré. Quantité de villes peuvent revendiquer la palme. Le chauffeur qui m’a convoyé de nuit au siège de la télé d’Etat m’a assuré que Caracas était une ville pépère. C’est exagéré.
D’où vient cette obsession des juifs, ce goût de l’affabulation ? « Surréalisme tropical », a dit l’ami Jorge. J’ai des progrès à faire en surréalisme tropical.
Dans l’église du quartier colonial de Petare. La messe se termine bientôt. Je me glisse à côté d’une dame grisonnante couleur café au lait, chemisier crème, collier de perles de bois. Après une seconde d’étonnement, elle m’adresse un sourire bienveillant. En ce lieu, on aime son lointain comme son prochain comme soi-même. Le prêtre ordonne de se tenir par la main puis de bénir son voisin de banc en lui posant la main sur la tête, la dame me pose la main sur la tête, je fais de même. Profitant du moment où les fidèles se lèvent et se mettent à danser, je me glisse devant elle et lui adresse un petit salut gêné. A la manière dont j’ai posé la main sur ses fines tresses nouées, elle a sûrement senti mon embarras, si elle a subodoré une escroquerie, elle n’en a rien laissé paraître. Bénie soit-elle.
Dans une boulangerie. Un garçon de dix ans fixe les petits gâteaux nappés de chocolat derrière la vitrine. Tennis usés, jeans et sac à dos crasseux. Par erreur, j’ai acheté un sandwich bien plus gros que celui auquel je m’attendais, je le partage avec lui, il le mastique sans quitter des yeux les petits gâteaux qui brillent derrière la vitrine. Il a faim de l’inaccessible, c’est une passion noble.
Dans le métro. Nous sommes dix passagers arrimés à un montant métallique. Sa base se détache, les dix mains restent accrochées au mât flottant, le public rit du gag qui met à nu une vérité que nul n’ignore : il n’y a rien à quoi se raccrocher dans ce pays. Autre vérité, la bonne humeur résiste même par gros temps.
Sous mes fenêtres. Un autobus hors d’âge grimpe poussivement l’avenue en crachant de la fumée. Des passagers se tiennent en grappes sur les marchepieds. Suspense : le bus arrivera-t-il à gravir la côte ? Brave bête, il disparaît en haut de côte.
