Cumaná, 23 janvier, collectif socialiste d’autosuffisance alimentaire.

Au bout de trois jours, je m’avise que le seul moyen d’apaiser la dame ombrageuse est de lui parler de ses livres. J’avale trois nouvelles avant de me coucher, le recueil a été couronné d’un grand prix. Autant que je puisse en juger, Esmeralda Torrès est une grande écrivaine. Il lui sera donc beaucoup pardonné.
José m’emmène dans le barrio voisin. Rendez-vous avec le comité d’agriculture urbaine à 15h. On installe quelques fauteuils de plastique sous un auvent brûlant et l’on attend à trois ou quatre. César, un informaticien de trente ans, me raconte comment un médecin cubain l’a tiré d’affaire après un AVC dont il est sorti hémiplégique. Pas de médicaments hors de prix, seulement une gymnastique très douce. Il se penche vers le sol, dessine des cercles avec le bras récalcitrant. C’est à ma portée. César et José vantent les médecins que Cuba a envoyés soutenir la révolution vénézuélienne. Grâce à eux, chaque pueblo, chaque barrio a eu son dispensaire.
La réunion fait le plein vers 16h, quinze personnes du quartier, la plupart arrivant avec leur propre fauteuil en plastique. La ponctualité est un vilain défaut. José est un professionnel de la révolution, de l’action populaire de base, accessoirement, il a fait un an d’agronomie et des dizaines d’années de sociologie. Il se contente d’arriver à l’heure et de prendre des notes dans un cahier. Une dizaine d’hommes, trois femmes dont une très forte en gueule. José n’est pas le seul diplômé, il y a un instituteur retraité, un jeune informaticien, un cadre du parti chaviste. Le collectif s’est doté d’un incubateur qui couve les œufs à la place des poules, afin de laisser à ces dernières tout loisir de pondre. Après se posent maintes questions : comment nourrir ce petit monde volatile en croissance exponentielle, comment commercialiser les mâles, comment trouver de l’espace à toutes ces dames ? A l’ordre du jour de la réunion, deux questions ardues, l’alimentation et la lutte contre les parasites. Des chargements d’alimentation animale négociés directement avec des paysans de la région ont été rançonnés par certains policiers. On ne s’attarde pas sur ce parasitisme bien connu de tous. Dans le cadre de la politique d’autosuffisance alimentaire, le collectif a entrepris de produire lui-même de quoi nourrir la volaille. L’administration lui a attribué quelques hectares qu’il a ensemencés. Hélas, les semences fraîchement mises en terre ont été volées par des voisins. Il faudrait qu’une famille s’installe, pour l’instant, on n’a pas trouvé de candidats. Au lieu d’acheter du maïs transformé, le collectif a trouvé de quoi bricoler un moulin. Si tout le monde s’y met, d’ici la fin de la semaine, le moulin sera opérationnel. José planifie les tâches, mercredi on va chercher untel qui a une voiture, jeudi soir, on récupère ça, samedi matin, on monte le moulin, qui s’inscrit pour mercredi ? Lorsqu’on en vient à la répartition des tâches, l’ambiance se tend. La militante forte en gueule s’en prend à une plus jeune. « Quand il s’agit de faire quelque chose, madame n’a jamais le temps. » Le représentant du parti calme le jeu. Reste la question délicate des parasites. Une des dames a remarqué cette semaine quelque chose qui cloche chez un poulet. « Tu le tues tout de suite et peut-être qu’il faudra tuer tout ton poulailler. » Le collectif est conscient qu’il a des lacunes sur ce sujet. Je me fais du souci sur l’autosuffisance intellectuelle. On peut faire confiance à José même s’il n’a fait qu’un an d’agronomie, à César qui va sûrement trouver les informations sur Internet, à Luis, l’instituteur retraité, à Pablo, Carmen et les autres, tous fils de paysans. A eux tous, ils vont bien réussir à fabriquer un intellectuel collectif. Encore une question, dit le responsable du parti, il faut faire enregistrer le collectif par l’administration. C’est un gros formulaire, je m’en charge, mais il faut choisir un nom. On adopte le nom du barrio, c’est plus simple.
Le soir est tombé, la température est presque agréable sous l’auvent de métal. La militante grisonnante en tee-shirt rouge à l’effigie de Chavez se tourne soudain vers moi : qu’est-ce qui vous intéresse ici ? C’est la première fois que je suis interpellée en public. Dans mon espagnol minimal, je fais une réponse minimaliste : le socialisme tel qu’il se pratique à la base. Elle : Vous pensez qu’on vit en dictature ici ? Moi : Si je le pensais, je ne serais pas venue vous voir. (Le conditionnel, c’est plus compliqué). Elle avec un geste ample prenant à témoin tous les camarades : Si on était en dictature, vous croyez qu’on aurait une réunion comme ça ? La question n’appelle pas de réponse. José, en aparté : elle est toujours enflammée.
Quelques militants rapportent une pile de fauteuils chez la dame réputée tire-au-flanc, « celle qui n’a jamais le temps ». En façade de sa maison, elle tient un commerce misérable, des boîtes d’allumettes, de petits sachets de haricots rouges. Elle m’invite à visiter son élevage de poulets. Il se résume en un carton dans la salle de bains où s’ébattent deux poussins sous une violente lumière jaune. Un air de défaite dans le logis. Elle, la quarantaine, maigre, cheveux collants, traits tirés, debout devant ce qui sert de bar. Elle pose pour moi sans façons mais avec la petite ampoule qui éclaire la pièce, le résultat est couru d’avance. « On n’en peut plus, ce n’est pas une vie. » Le collectif populaire des poulaillers l’aide peut-être à survivre.
