Anne BRUNSWIC

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Valencia, 30 janvier, chez l’écrivaine Laura Antillano.

Après Esmeralda Torres à Cumaná, la tournée des écrivaines programmée par Chucho se poursuit. A Valencia, je suis attendue par Laura Antilliano, romancière, scénariste, universitaire, une page Wikipedia bien remplie de publications et de films. La ville a la réputation d’être une capitale industrielle, toutes proportions gardées dans un pays qui ne fabrique ni dentifrice, ni brosses à dents. Trois heures de route. Moyennant un petit supplément, le taxi partagé (por puesto) me dépose à la porte de sa résidence.
La dame est menue, vieille petite pomme, un an de plus que moi. Résidence classe moyenne des années 1990, du temps de l’abondance. La pièce principale est vaste, des livres, des tableaux, des sculptures, des canapés, des objets de bois, de métal, un bric-à-brac chaleureux qui contraste avec l’élégance étudiée de la maison de Cumaná. Laura me demande aussitôt comment c’était chez Esmeralda. Je pèse mes mots. Moi : Elle a un mari très sympathique. Elle : Je ne savais pas qu’elle avait un mari. Depuis qu’elle a reçu le grand prix, elle regarde les autres de haut. J’étais membre du jury. Le monde des écrivains de gauche est petit, a fortiori des écrivaines, prudence. Laura est une curieuse de profession et de tempérament, comme moi. Chucho lui a annoncé une journaliste enquêtant sur les femmes. Elle a déjà arrangé des rencontres avec des femmes engagées mais elle veut au préalable me sonder, qui j’ai vu, qui j’ai lu, comment je connais Chucho, elle veut tout savoir de mes écrits, de mes intentions.
Tout irait bien s’il n’y avait pas deux chats, quantité de poils dans la chambre d’enfants que j’occupe, ça irait encore mieux s’il y avait une table. Comme partout, c’est la dèche et comme partout, je remplis le frigo. Elle anime gratuitement deux fois par semaine un atelier d’écriture, surtout de lecture. Nous causons de livres, Alejo Carpentier, Christa Wolf, parlons un peu boutique, éditeurs, contrats télé. Sa mère est morte de bonne heure, elle a été élevée par un père avocat communiste, très cultivé. Son chavisme intransigeant l’a brouillée avec toute sa famille. Son fils naguère évoluait dans le milieu du cinéma, il est parti aux Etats-Unis, aujourd’hui chez Amazon. Elle explique : il dit qu’il ne rentrera jamais, qu’il ne veut plus entendre parler de ce pays. Mais je n’y crois pas. Quand le chavisme tombera, quand l’économie repartira, les exilés reviendront.
On fait le point sur ceux qui partent. Il y a exilés et exilés. Aux Etats-Unis, même si on n’aime pas les latinos, on ne refuse pas l’asile à quelqu’un qui fuit une dictature communiste. Il se passe quatre ans pour que le dossier soit examiné sur le fond. La plupart du temp, il n’y a rien dans le dossier, ils n’ont jamais fait de prison, ils n’ont pas fait de politique. Ils partent. En attendant, ils travaillent et se fondent dans la masse. La grande communauté des exilés envoie des dollars. Laura ne veut pas recevoir d’aide de son fils. Reste à proximité une fille qui vit derrière un écran d’ordinateur. Très forte, dit sa mère, pour ne pas dire obèse. A mon arrivée, elle a fui par la porte de derrière. Même sans dissensions politiques, les familles, c’est toujours compliqué.
Elle m’interroge sur ma famille. Elle a perdu sa mère de bonne heure, une mère qui ne savait pas l’aimer, pire la repoussait. Je lis dans la nuit une nouvelle consacrée à cette mère disparue. A tâtons, L. A. cherche une réconciliation post-mortem. Elle lui écrit une très belle lettre. Nous avons peut-être plus en commun que je ne pensais.