Caracas, 29 décembre, atterrissages.

Pourquoi le Venezuela ? La réponse s’imposera chemin faisant, j’ai confiance.
Ou pas. Bonne fortune, mauvaise fortune, je mise sur le hasard des rencontres. Il y aura des loupés, c’est dans l’ordre des choses. Ma grand-tante bienaimée disait, ne demande pas de conseils pour faire la mayonnaise à une femme qui n’en a jamais raté une. Elle avait acquis de l’expérience en amours ratées, elle y puisa la meilleure part de son humour. Je jette la boussole aux orties. Dit comme ça, cela fait « bateau ivre », c’est tout le contraire, il faut se perdre, brouiller ses cartes, comment s’émanciper sinon de ce sens commun qui nous fait des semelles de plomb. Neuf heures de vol au-dessus de l’Atlantique arrimée à un fauteuil d’avion low cost incite à « philosopher » low cost.
Je n’ai aucun plan, seulement un numéro de téléphone en poche que m’a donné un ami parisien. Le contact s’appelle Jorge. Je ne sais rien de lui sinon qu’il habite à Mérida, soit à 800 kilomètres de Caracas où mon avion s’apprête à atterrir. Il m’a écrit sur WhatsApp que je serais accueillie par un poète surnommé Chucho, qu’une chambre me sera réservée. Perspective enthousiasmante. Décontenancée de ne pas trouver le poète à l’aéroport, j’apprends par Jorge qu’un chauffeur viendra me chercher et me conduira à mon hôtel. Le jeune chauffeur aux biceps tatoués arrive passablement en retard dans un pick-up blanc. Fatigue du voyage, décalage horaire. Rien de mieux à faire que de dormir en attendant que le poète se manifeste. Jorge m’envoie un message : « Tu as sans doute compris que Chucho est le patron de la radio-télévision publique. Il a été ministre de la culture. » Manque de flair, sixième sens en panne, non, je n’avais pas « compris ». Je n’ai pas échangé trois mots avec le chauffeur du pick-up blanc sur l’autoroute qui monte à la capitale, il a demandé quatre ou cinq fois à des passants le chemin pour arriver à l’hôtel, d’où j’ai conclu qu’il n’avait pas de GPS, ou qu’il ne savait pas s’en servir ou qu’il n’avait pas l’adresse exacte. A le voir soulever de deux doigts ma valise et la remettre au portier de l’hôtel Tijuana, j’ai supposé qu’il était un professionnel. Je n’ai pas deviné qu’il travaillait pour la télévision nationale. Entre les draps blancs râpeux où je me retourne sans réussir à me reposer, je remue des pensées confuses. Me voici hôte officielle, ce n’était pas prévu, ça heurte mes principes. Les questions d’intendance vont être grandement simplifiées, la preuve, le pick-up blanc gratis, la chambre d’hôtel réservée jusqu’au 2 janvier, mais je m’expose au risque de tresser des couronnes à l’agriculture soviétique et à la révolution culturelle chinoise réunies. D’autres plus malins que moi se sont laissé promener dans les pays de l’avenir radieux, crétinerie criminelle. Où me suis-je fourrée ?
Quand il fait nuit, on ne sort plus de l’hôtel, dit le portier. Vraiment ? On peut vous tuer, le quartier est très dangereux, beaucoup d’assassinats. J’aimerais bien fumer. Non. Dîner peut-être ? Non, la cuisine est fermée. Le mini-bar contient une demi-bouteille d’eau.
19h à Caracas, minuit à Paris.
